Bien-être et productivité, quelques chiffres

Bien-être et productivité, quelques chiffres

A première vue, bonheur et travail sont deux notions ambivalentes. Dans l’imaginaire collectif, le travail s’apparente à la dure journée de labeur pour subvenir à ses besoins. Durant des siècles, l’homme s’est tué à la tâche dans les champs ou les usines. En 1910, le Code du travail voit le jour en France, un premier pas historique pour le salarié. Neuf ans plus tard, la législation des accidents de travail datée de 1898 s’applique désormais aux victimes de certaines maladies professionnelles. A cette époque, la durée du travail légal était de 48 heures par semaine. En 1936, le Front Populaire diminue le nombre d’heures à 40 heures. La même année, les salariés obtiennent leurs premiers congés payés. Des milliers de familles profitent de ce répit pour découvrir les joies de la plage et plus simplement, des vacances. La Seconde Guerre Mondiale mise à part, la considération accordée aux travailleurs français ne cesse d’augmenter au fil des décennies. En témoigne la création de l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) en 1973, sous la tutelle du Ministère du Travail. Certes, la pénibilité ne disparaît pas pour autant. De nombreux emplois s’avèrent toujours éreintants, ingrats voire même avilissants. Cependant, cette libéralisation du monde du travail ouvre la porte à de nouvelles revendications.

Auparavant impensable, la notion d’épanouissement apparaît comme un prérequis nécessaire à la bonne tenue des performances. Malheureusement, 57% des salariés sondés par Edenred-Ipsos déclarent que les actions en faveur du bien-être sont insuffisantes. En chiffres et plus globalement, Mozart Consulting estime qu’une augmentation de 10% de la qualité de vie au travail (QVT) impacterait le PIB français à hauteur de 1%. A l’échelle du continent, l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail évalue à 4% les répercussions du mal-être au travail, de quoi faire réfléchir nos économistes. L’INRS et Paris Tech vont même plus loin. Sur les des dix dernières années, le coût du stress, de l’absentéisme et de la cessation d’activité est estimé de 1, 3 à 3 milliards d’euros ! Après ça, il parait difficile de contester la corrélation entre bien-être et productivité. A l’appui statistique, quels sont les bienfaits de l’épanouissement professionnel ? Le bien-être va-t-il obligatoirement de pair avec productivité ? Quelques chiffres.

Une découverte pas si nouvelle

De nos jours, la question du bien-être au travail est une évidence dans notre rapport à l’emploi. L’environnement professionnel recèle nombre d’opportunités de se sociabiliser, rencontrer de nouvelles personnes ou échanger avec vos collègues. L’ensemble de ces facteurs influe forcément sur notre épanouissement professionnel. Par ailleurs, ce nouvel outil de gestion a pris une part bien plus importante dans les entreprises actuelles. Toutefois, l’observation de ce phénomène sous-entend un questionnement sur ses origines. Quand la sphère scientifique a-t-elle découvert ce lien entre bien-être et productivité ?

Retournons en 1939, le sociologue australien Elton Mayo accompagné de F. G. Roethlisberger et W. J. Dickson complètent la devise taylorienne sur l’Organisation Scientifique du Travail. A la différence de Frederick Taylor, Mayo constate l’importance d’un intérêt porté à l’individu sur son comportement et sa productivité. Là où ce dernier était en proie à l’isolement. Les fondements du concept de qualité de vie au travail voient le jour dans les années 1950. Conscient des limites du Taylorisme, le scientifique britannique Eric Trist affirme que l’efficacité est intimement liée à la QVT. L’évidence est mise sur le travail collectif et sa fonction de soutien psychologique auprès des individus. L’avènement des années 60s marque la naissance de deux courants géographiquement distincts sur la perception du bien-être au travail. Outre-Atlantique, les Etats-Unis se concentrent sur le développement de l’individu par l’intermédiaire d’un élargissement des tâches et l’importance d’un travail valorisant. A ce titre, le terme QVT apparaît pour la première fois durant une conférence à New-York en 1972. Quatre critères sont retenus afin de définir le néologisme : intégrité physique, intégrité psychique, développement du dialogue social, équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Dans les 80s, Richard Hackman et Greg R. Oldham lient les besoins du salarié et le contenu du travail à des fins de bien-être et de motivation (cf. La motivation au travail). En Europe, les pays scandinaves mettent l’accent sur le travail collectif en équipe semi-autonome. A ce titre, les collectifs salariés sont impliqués dans les décisions stratégiques sous différentes formes comme la consultation, la concertation par exemple.

A ce jour, il existe une méta-analyse de référence réalisée par trois chercheurs américains du nom de Sonja Lyubomirsky, Ed Diener et Laura King. Nommée The Benefits of Frequent Positive Aspect, cette étude est fondatrice puisqu’elle rassemble plus de 225 études académiques. Publiée en 2005, l’analyse part du principe que le bonheur et les affects positifs sont la cause du succès d’un individu. Autrement dit, la satisfaction personnelle accentue de bons résultats opérationnels. Pour atteindre cette conclusion, les trois scientifiques posent trois questions pour quatre preuves :

  • « Est-ce que les gens heureux ont du succès ? » : La preuve transversale, comparer les gens heureux avec les autres.
  • « Est-ce que le bonheur précède le succès ? » : La preuve longitudinale, observer les individus sur une période plus longue afin d’examiner leur évolution.
  • « Est-ce qu’ils précèdent les comportements engendrant le succès ? » : La preuve expérimentale, s’interroger sur le bonheur et les affects positifs.
  • La méta-recherche croise les différentes études réalisées par le recueil des mots clés afin de réaliser une synthèse.

A cet effet, les start-ups de la Silicon Valley demeurent les pionnières en matière de bien-être au travail. Cela passe par une liberté accrue et un aménagement du temps de travail beaucoup moins formel. Toutefois, la jonction entre bonheur et productivité est-elle immuable ?

Des contre-exemples ?

Nouvelle outil tendance, les baromètres nationaux émis par des think-tank sont des moyens d’évaluer l’épanouissement en entreprise. Par exemple, la Fabrique Spinoza estime que 50% des salariés français sont satisfaits. La moitié restante considère que le manque de reconnaissance, d’autonomie et de relations humaines sont des facteurs d’insatisfaction. Des causes auxquelles de plus en plus d’employeurs s’engagent à faire disparaître. Assurément, il s’agit d’aménagements en faveur du salarié. Toutefois, mettre une salle de sport au sous-sol règle t-il tous les maux d’une entreprise ? Difficile à dire.

Sur ce point, une étude américaine menée par le National Bureau of Economic Research (NBER) ébranle les certitudes sur le sujet. En effet, cette dernière démontre l’inefficacité des wellness programs actifs dans nombre de structures nord-américaines. Comme son nom l’indique, ces programmes sont destinés à améliorer le bien-être pour ainsi diminuer l’absentéisme. Chaque année aux Etats-Unis, les arrêts maladie coûtent près de 225 milliards à l’économie fédérale. Selon Mozart Consulting, cela représente plus de 12.600 dollars par salarié dans le secteur privé uniquement. Afin d’y remédier, ces wellness programs proposent des cours de nutrition, de yoga ou des thérapies d’accompagnement contre le tabagisme. Au total, ces derniers représentent pas moins de 8 milliards de dollars pour 50 millions de travailleurs ! Des chiffres faramineux que des chercheurs de l’université de l’Illinois ont voulu justifier au sein de l’étude suivante. A l’échelle de leur campus, un panel d’activités fut mis en place pour les 12.000 étudiants pendant un an. Au programme, du Tai-Chi-Chuan (gymnastique de santé), un accompagnement nutritionnel et autres pratiques dites saines. Les résultats s’avèrent particulièrement décevants. Censées améliorer la productivité et diminuer les frais médicaux, ces ateliers ont augmenté les dépenses journalières de l’université. En effet, les frais s’élevaient à $562 par mois avant sa mise en place contre $566 après. Dans les faits, il ne s’agit que de 4 dollars de différence. Toutefois, il convient de noter que seul 56% des 12.000 étudiants se sont portés volontaires. La plupart était des jeunes sportifs en bonne santé. Pour Marjorie Dumont-Crisolago, présidente de Preventech Consulting, le bien-être ne peut se limiter aux massages et aux salles de sport.

Sur l’ensemble des données recueillies, cette étude fait figure d’anomalie. Sur le même territoire américain, une autre étude menée conjointement par l’université Harvard et le Massachussets Institute of Technology (MIT) affirme que les salariés heureux sont 31% plus productifs. En détails, ces employés comblés sont deux fois moins malades, six fois moins absents, neuf fois plus loyaux et plus créatifs à hauteur de 55%. Dans le monde, 13% des salariés affirment être engagés dans leur travail contre 5% en France. Autant de chiffres en faveur du bien-être dont l’implication du management joue un rôle prépondérant. Pour 58% des travailleurs sondés, le manager contribue en grande partie à une culture d’entreprise positive. Dans 79% des entreprises les plus performantes, les cadres intermédiaires considèrent leur manager comme un leader bienveillant et inspirant. L’environnement de travail influence aussi le plaisir de venir travailler pour 60% du panel. En résumé, le bien-être au travail a un impact direct sur trois aspects : la motivation, la fidélisation et la performance. Pour les rassembler, les démarches en faveur de la qualité de vie au travail sont indispensables pour 90% des employés. Un tremplin vers le bonheur ?

A la recherche du bonheur

Tel est donc le ressenti général. Selon le cabinet de conseil Kea & Partners, le bonheur devient la cinquième valeur la plus désirée en entreprise. En 2017, l’étude réalisée par LinkedIn atteste que la meilleure définition du succès professionnel est d’être heureux pour 74% des sondés. L’agence londonienne Wildgoose va même plus loin. Son enquête auprès de 120 entreprises du Royaume-Uni révèle que 61% des salariés considèrent que l’épanouissement professionnel est plus important que le salaire. Une réalité lorsque l’on s’aperçoit que 33% des salariés français déclarent travailler dans un mauvais environnement de travail. Parmi les ressentis les plus négatifs au bureau, l’on peut citer la fatigue, l’anxiété, le stress, la contrariété, la tension et la colère. Plus alarmant, les femmes seraient les plus à même de ressentir la tristesse, la fatigue et la douleur. Un phénomène mis à la lumière de l’actualité ces derniers mois avec les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc notamment. Parenthèse close, seul trois salariés sur dix se sentent reconnus dans leur travail selon Deloitte et Cadremploi. Pour la CFDT, le manque de reconnaissance est le premier facteur de mal-être pour 42% des Français. D’autres facteurs peuvent se greffer aux malheurs d’un salarié. D’après une étude menée par Malakoff Médéric, une bonne QVT est d’abord affaire d’ambiance et de bonnes relations avec ses collègues pour 49% des employés et 53% des dirigeants. Un « bonjour » ou un « merci » génère bien plus de motivation qu’un cours de yoga. Bien entendu, il convient de ne pas être naïf et admettre que nombre de travailleurs seront satisfaits à l’idée d’une revalorisation salariale. Toutefois, mise en perspective avec l’Europe, 50% à 60% des journées perdues sont dues au stress professionnel. Une constante dans notre rapport à l’emploi que pointe du doigt la dernière étude menée par l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail. Du coup, que faire à part une salle de sport ?

Selon le site Monster, il est préférable d’entretenir une relation transparente et bienveillante avec vos collaborateurs en dépit du rapport hiérarchique. En 2005 déjà, l’Institut Chapman constatait que les dépenses liées aux problèmes de santé baissaient de 25% dans une entreprise plus souple avec le salarié. Ce dernier peut adapter son rythme de travail et ainsi réduire la fatigue psychologique issue principalement du stress. Le collaborateur a moins de chance de tomber malade pour une courte ou une moyenne durée. Ceci requiert logiquement une considération et une écoute proactive de l’employeur envers ses employés. En effet, 89% d’entre eux se disent plus motivés lorsque cela arrive. Un environnement serein assure à votre équipe la concentration, la confiance, le calme et la motivation pour de nouveaux projets.  A noter que 63% des entreprises avec le label « top employeur » ont un programme de bien-être pour encourager les collaborateurs à se soucier de leur santé mentale et physique. L’émergence de nouveaux métiers comme chief happiness officer est une preuve supplémentaire de l’importance actuelle du bien-être au travail. Outre renforcer la productivité et les performances de votre entreprise, de vraies démarches en faveur de la qualité de vie au travail vous garantissent la loyauté et la fidélité de vos collaborateurs. Elle est sans doute là, la clé du bonheur.