La robotisation, le futur nous veut-il du bien ?

La robotisation, le futur nous veut-il du bien ?

18 avril 2019 1 Par Jonathan Banuelos

L’histoire de l’humanité est jalonnée d’évolutions techniques et technologiques. Au gré des siècles, l’Homme apprend à maîtriser son environnement et ce, à son avantage. Au VIIème siècle, les premiers moulins à vent apparaissent afin de moudre le grain facilitant ainsi le travail agricole. Sept siècles plus tard, Gutenberg développe l’imprimerie et avec elle, la fin du travail fastidieux de réécriture des ouvrages. Au XVIIIème siècle, l’énergie thermique se transforme en énergie mécanique grâce aux travaux de James Watt. Peu de temps après, la Révolution industrielle bouleverse un paysage socio-économique majoritairement agricole. Avec la machine à vapeur, l’humanité fait un bond considérable en avant. L’usage massif des énergies fossiles commence avec les retombées que l’on connait aujourd’hui, sur le climat notamment. En 1879, la première lampe incandescente de Thomas Edison voit le jour. Le monde s’électrise et les communications passent à la vitesse supérieure. En dépit des conflits mondiaux meurtriers, l’Homme ne cesse d’évoluer technologiquement jusqu’à poser le pied sur la Lune le 20 juillet 1969. A cette époque, la réalité rattrape la science-fiction. Résultante naturelle, l’émergence de la robotique au travail s’inscrit de manière logique dans notre Histoire. Cependant, faut-il s’en méfier ? Dotées d’une intelligence artificielle, ces êtres de boulons et d’acier représentent-ils une menace pour l’Homme du point de vue professionnel ? Aidé de l’expertise du roboticien renommé Rodolphe Gelin, voici quelques pistes de réflexion pour en savoir plus.

L’automatisation, la nouvelle machine à vapeur

Agitée comme un épouvantail dans la sphère publique, l’automatisation industrielle est un débat bien plus complexe qu’il n’y parait. Au croisement du présent et du futur, le sujet ne peut s’empêcher d’attirer nombre d’études avides d’émettre des prévisions pour l’avenir. Toutefois, il serait naïf de penser que les robots s’inscrivent de manière minoritaire dans notre mode de production. Ceux-ci sont bien présents et sur l’ensemble du globe et ce, dès les débuts de l’informatisation. Aucune région n’est épargnée même si les pays aux coûts de main d’œuvre les moins élevés sont moins touchés, logiquement. Cela n’empêche pas des états pauvres comme l’Ethiopie de s’industrialiser avec des robots chinois par exemple. Sans surprise, l’Asie est le continent le plus équipé en termes d’automates. En date de 2017, la société indépendante de gestion, Mandarine Gestion établit un classement des pays où les robots sont le plus présents dans le milieu professionnel. Sous la forme de ratios robot-salariés, la moyenne mondiale se situe à hauteur de 74 automates pour 10.000 employés contre 66 en 2015. La Corée du Sud et le Japon pointent en tête du classement avec 631 robots pour 10.000 salariés suivi de Singapour (488/10.000). En Europe, l’Allemagne mène la danse avec 309 machines pour 10.000 employés, soit presque trois fois plus que la France (132/10.000). Malgré la présence accrue de robots dans ces pays, ces derniers peuvent se vanter d’un taux de chômage deux fois inférieur à celui de la France, des chiffres à prendre avec des pincettes tant plusieurs facteurs s’avèrent intrinsèquement liés.  

A partir de ce postulat, il convient d’admettre que cette révolution robotique apporte son lot de vertus. Malgré des installations nécessaires coûteuses, l’automatisation améliore la compétitivité. Les investisseurs n’ont plus qu’à se servir de ce regain pour concentrer leurs capitaux sur les secteurs les plus productifs. En date de 2015, une étude de The Guardian témoigne d’une réduction du coût du travail de 90% grâce à la robotisation. A titre de comparaison, les délocalisations actuelles ne permettent des économies qu’à hauteur de 65%. Ajoutez à cela une réduction des coûts logistiques, des frais de transports et vous vous rendrez compte que l’automatisation aide la production locale à redevenir compétitive. Équation simple, si robotisation rime avec relocalisation, cette dernière est synonyme de création d’emplois. Afin d’illustrer le propos, en 2016, l’usine hyper-robotisée Adidas à Ansbach a généré pas moins de 160 emplois. Une bonne initiative lorsque l’on sait que la firme avait délocalisé 9 usines sur 10 en Chine ou au Viet-Nam. Autre exemple selon Mandarine Gestion, l’usine de 30 robots de l’équipementier automobile autrichien Polytec dont la rentabilité égale 140 employés. Une productivité à la hausse par l’intermédiaire d’une nouvelle innovation technologique, ceci ne vous rappelle rien ? Si, la Révolution industrielle, toutes proportions gardées.

De si bons augures mettent le pied à l’étrier à une recrudescence concernant la construction d’automates industriels.  En chiffre et sur les cinq dernières années, le nombre de robots en service a été multiplié par deux. Le stock mondial de machines industrielles est passé de 12% à 14%. A l’horizon 2020, le nombre de robots dans l’industrie mondiale pourrait s’élever à trois millions selon l’International Federation of Robotics (IFR). D’après l’IFR, il n’existe pas de preuve concrète de l’impact brutal de l’automatisation sur le monde de l’entreprise. D’un côté, l’arrivée des robots collaboratifs, plus communément appelés « cobots », réduit la pénibilité du travail en se chargeant des tâches jugées ingrates, physiques et dangereuses. Dans certains domaines comme l’industrie manufacturière, la logistique et la santé, les machines vont continuer à assister l’humain. De l’autre, l’avènement de cette nouvelle ère robotique va opérer des transformations sur les profils de postes recherchés et les compétences nécessaires à leurs obtentions. Des changements ou une menace ?  

Disparition ou mutation du travail ?

A bien des égards, les innovations scientifiques de toutes sortes ont restructuré le marché du travail et ce, à toutes les époques. Cette nouvelle vague technologique s’articule autour d’une corrélation entre suppression et création d’emplois. En effet, des postes de travail disparaissent alors que la productivité augmente. Cette hausse stimule alors la demande de travail dans les secteurs concernés. Paradoxal. Cependant, trois études menées par l’IFR nous fournissent des chiffres sur l’impact économique de la robotisation parmi trois secteurs géographiques et économiques distincts. Aux Etats-Unis premièrement, l’automatisation a diminué très légèrement les offres d’emplois (1%) et les salaires (0,5%) sur une période de 1990 à 2007. Deuxièmement, dans 6 pays européens dont la France, une diminution comparable de l’emploi est à signaler sur la même période. A la différence des Etats-Unis, la robotisation fut plus rapide en Europe. Aucun écart de salaire n’est apparu. Toujours de 1990 à 2007, la dernière étude se concentre sur 17 pays développés où aucun effet ne fut remarqué aussi bien sur l’emploi que les salaires. A l’inverse, la robotisation fut plus que positive. Toutefois, dans les années à venir, l’omniprésence de la robotique risque d’exacerber les inégalités relatives au marché de l’emploi et aux écarts de salaires. C’est bien là tout le problème.

Nous ne sommes plus en 2007 et l’automatisation n’a cessé de se développer depuis. En 2018,  les chiffres de l’IFR affirment que 1,3 millions d’automates sont actifs dans le monde. Selon une étude du Forum économique mondial (WEF), les robots effectueront près de 52% des tâches professionnelles courantes à l’horizon 2025 contre 29% aujourd’hui. Pourtant, des sociétés n’ont pas attendu 2025 pour remplacer leur main d’œuvre par des machines. C’est justement le cas de l’entreprise chinoise Foxconn dont la moitié des 110.000 travailleurs s’est faite limoger. Le cabinet de conseil McKinsey estime que 400 à 800 millions d’emplois pourraient être touchés par la transformation robotique d’ici 2030. Le WEF va même plus loin en affirmant que 75 millions d’emplois sont en passe de disparaître dans les secteurs de la comptabilité, le secrétariat, les usines d’assemblage ou encore les services postaux à l’orée 2022. A cela s’ajoute une mutation à prévoir pour près de 60% des postes occupés. De 2018 à 2022, l’industrie de l’aviation, du voyage et du tourisme sont à même d’entamer des reconversions au sein de leur personnel. L’ensemble des facteurs considérés, le cabinet pense que de 0% jusqu’à 30% des heures travaillées sont susceptibles d’être automatisées. Toujours face à ce paradoxe, la robotisation générerait également plus de 58 millions de nouveaux emplois dans les cinq prochaines années. Les entreprises elles-mêmes ne savent pas sur quel pied danser selon le WEF. En effet, 50% d’entre elles prévoient une diminution de leur effectif du fait de l’automatisation. D’autres, à hauteur de 40%, anticipent sur une augmentation globale du nombre d’employés. Dans tous les cas, les scientifiques s’attendent à une énorme perturbation de la main d’œuvre mondiale. Du coup, quelles solutions ?

Se former au futur

A l’échelle individuelle, il semble impossible de savoir comment se préparer à l’avenir. L’usine du futur, quant à elle,  dispose de nombreux avantages dont une meilleure organisation de la production et une utilisation plus efficace des ressources, maximisées par l’informatisation passée et la robotisation future. Par conséquent, les besoins des entreprises en matière de personnel sont en passe de changer. A ce titre, le secteur tertiaire risque d’être le plus touché par la diminution des effectifs, l’informatisation aidant. Exception faite des domaines de garde d’enfants, d’aide à domicile pour les personnes âgées où le robot continuera à assister l’être humain. Ces regrettables suppressions d’emplois seront aux bénéfices de profils à haute valeur ajoutée selon Rodolphe Gelin, auteur conjoint du livre Le robot est-il l’avenir de l’homme ? (Paris, 2016). En effet, ces nouvelles usines ont de plus en plus besoin d’ouvriers capables de comprendre le retour des machines, la bonne gestion des stocks et prévoir d’éventuelles améliorations. L’accent doit donc être mis sur la transformation des postes, de leurs attributions afin de reformater les compétences des salariés. A cet effet, il n’existe pas des centaines d’alternatives autre que celle de la formation initiale ou continue. La solution remède ?

Principalement relatifs à la data, ces nouveaux profils techniques seront issus des formations dîtes STIAM (sciences, technologie, ingénierie, arts et mathématiques). Data scientists, digital brand manager, UX designer, autant de métiers qui s’inscrivent dans l’ère du temps et des innovations. Une préoccupation déjà présente, en témoigne les 50 millions alloués par Google pour aider à la reconversion professionnelle des personnes dont le travail sera détruit. Cet argent fut versé à des associations de formation professionnelle en 2017. Et en France ? Le 29 août dernier, le Premier Ministre Edouard Philippe affirmait que les dépenses pour favoriser le retour à l’emploi se focaliseront principalement sur la formation. Pour Jean Wemaëre, président de la Fédération de la formation professionnelle, il s’agit d’un raisonnement plus que logique tant la plupart des pays développés se sont déjà engagés dans cette voie. Pour ne prendre que l’Allemagne en exemple dont le ratio robot-salarié est plus élevé qu’en France, les étudiants sont mieux renseignés sur les perspectives d’études, d’apprentissages et donc d’emplois. A ce titre, l’Hexagone doit disposer d’un appareil de formation initiale et continue efficace, paré face aux changements à venir. La robotisation ouvre les portes de secteurs encore méconnus. Au travers d’une transition douce, la France doit trouver l’équilibre entre les opportunités à saisir tout en évitant l’accroissement des inégalités au sein de sa population. Le remplacement des métiers par l’automatisation impose une redistribution des aides pour lutter contre la précarisation, notamment par la réinsertion.

Conclusion

A la croisée des chemins entre présent et futur, il est important de clarifier un dernier point sur l’impact de la technologie dans nos vies professionnelles et personnelles. De par les siècles, les différentes vagues technologiques n’ont jamais drastiquement augmenté le chômage. A chacune de ces occasions, l’humanité sut s’adapter de manière conjoncturelle. Bien que les inégalités existent toujours et s’accroissent malheureusement dans certains pays, il paraît inconcevable de comparer le niveau de vie d’un individu au XIXème et celui du XXIème siècle. La technologie est au service de la qualité de l’emploi. Le robot est fabriqué dans le but de se substituer à l’humain, pas le soumettre. N’en déplaise aux fans de science-fiction, Matrix n’est qu’un film.