Le coworking, une fausse bonne idée ?

Le coworking, une fausse bonne idée ?

24 mai 2019 0 Par Jonathan Banuelos

Aller au bureau. Une phrase de notre quotidien longtemps assimilée au poste de travail individuel où l’employé, seul face à son écran, pianote sur son clavier. Bien que cette vision soit toujours une réalité dans nombre d’entreprises, une alternative s’impose de plus en plus comme une nouvelle norme au travail. Moderne et accessible, le coworking se répand comme une traînée de poudre et ce, à travers le monde. En effet, plus de 11.300 espaces de coworking étaient répertoriés sur les cinq continents en 2017. A ce jeu, l’Europe dispose de plus de 1.160 lieux apparentés à des open space contre 853 aux Etats-Unis. Sixième du classement mondial, la France tire son épingle du jeu avec plus de 360 tiers-lieux de ce genre. Selon une enquête menée conjointement par Ipsos, la BPI France, le Groupe La Poste et Bureaux à Partager (BAP), plus de 6 millions de m2 de bureaux étaient vacants en 2016. Une nouvelle méthode de travail bien présente et de surcroît, qui se développe drastiquement. De 2011 à 2012, la progression annuelle s’élève à 97% à l’échelle mondiale. Bien entendu, cette recrudescence fait écho à la croissance du nombre de travailleurs indépendants comme les jeunes entrepreneurs liés au numérique. Jeunes et souvent précaires, ces communautés voient le coworking comme une opportunité de minimiser les coûts immobiliers tout en accédant à un lieu de socialisation professionnel. D’autres entreprises plus anciennes n’hésitent pas à passer au coworking afin de moderniser leur image. Une preuve de son indéniable efficacité ?

Effectivement, à considérer l’ensemble des facteurs et des chiffres, le travail en open space présente nombre d’avantages qu’il est difficile de contester. Et pourtant ! De sa première apparition à son omniprésence actuelle, le coworking n’est-il pas considéré à tort comme une solution miracle ? Comment peut-on affirmer que la mutualisation des biens et la convivialité du travail collectif est vecteur de productivité et de bien-être ? Petit passage en revue.

Aux sources du coworking

Le coworking demeure un concept très protéiforme. L’absence de bureau individuel est-il forcément synonyme de coworking ? Question sans réponse, à tel point qu’il est difficile de dater cette méthode de travail à l’année près. Selon une étude de la Harvard Business Review, les ateliers d’artistes durant la Renaissance italienne du Quattrocento sont les premiers exemples de coworking. Les avis divergent. D’autres affirment que les ateliers parisiens du début du XXème siècle sont les plus comparables au coworking. Du Bateau Lavoir de Montmartre à la Ruche de Montparnasse, de grands artistes se réunissaient dans ces lieux collectifs pour travailler ensemble ou individuellement. Pour n’en citer que quelques-uns, Charles Gauguin, Marc Chagall et Pablo Picasso étaient des adeptes de ces clubs. La première trace du mot « coworking » remonte à 1999. L’écrivain et game designer américain Bernie de Koven invente le terme afin d’expliquer l’essor du travail collaboratif « d’égal à égal ». Celui-ci fait écho à la C-Base de Berlin, considérée comme le tout premier espace de coworking. Fondée en 1995 par des informaticiens de génie, ces derniers souhaitaient partager leurs connaissances sur les différents logiciels libres, hardware et software confondus. Le phénomène ne tarde pas à se faire connaître dans les pays alentours. En Autriche, le centre communautaire Schraubenfabrik voit le jour en 2002. A l’image de nombreuses innovations, celle-ci va prendre de l’ampleur lorsque la Silicon Valley décide de se l’approprier. Installé à San Francisco, le premier espace officiel de coworking nommé Hat Factory est inauguré par les programmeurs Tara Hunt, Brad Neuberg et Chris Messina en 2006. Inconnu du grand public, Chris Messina n’est autre que l’inventeur du #Hashtag sur Twitter. Soucieux de proposer un lieu de travail plus chaleureux que le bureau traditionnel, un accès Wi-Fi, des séances de méditation et de massages sont mises en place. A ce moment, il n’existe qu’une trentaine de tiers-lieux comme celui-ci dans le monde. Cela n’empêche pas le concept de devenir viral sur Internet, en témoigne la création de sa page Wikipédia en 2007. Et en France ?

Une fois la tendance lancée, la France ne tarde pas à se pencher sur la question. Deux ans plus tard, en 2008, la Cantine ouvre ses portes à Paris. En août de la même année, plusieurs plateformes de coworking trouvent un accord pour permettre à leurs membres de se rendre librement dans n’importe quel espace adhérent. En chiffres, ce ne sont pas moins de 450 espaces de travail éligibles à ce droit, que ce soit en France ou à l’international. Avec la démocratisation du concept, des dizaines d’autres espaces apparaissent au fur et à mesure, tous aussi originaux et design les uns des autres. Parmi les plus connus dans l’hexagone, l’on peut citer l’Ecoworking et le Sofffa à Lyon, l’Espace Nomade à Bordeaux ainsi que la Cantine Numérique et la Terrasse à Nantes. Force est de constater que ces « bureaux de proximité » (comme les nommait IBM France au début du millénaire) s’installent principalement dans des milieux urbains. Sur les 360 tiers-lieux recensés en France, plus d’un tiers sont situés dans la capitale (117) selon des chiffres de 2015.  Néanmoins, on remarque l’émergence de nombreux autres espaces similaires dans des villes françaises plus petites. De province ou de Paris, vous souhaitez monter votre propre espace de coworking, voici les cinq commandements à suivre : durabilité, communauté, coopération, ouverture et accessibilité. Un ensemble de critères simples mais est-ce les seuls avantages du coworking ?

De nombreux avantages

Nous l’avons évoqué. Les espaces de coworking s’adressent principalement aux jeunes startupers, parfois précaires. Dans cette situation, toutes les économies sont bonnes à prendre, notamment sur le prix des locaux. La division des coûts est une préoccupation de moins pour se lancer. En effet, toutes les tâches administratives concernant la gestion des locaux et du matériel dépend de la direction de l’espace de coworking. Pour certains, partager un lieu et des équipements peut s’avérer problématique. Toutefois, avec cette mutualisation peut naître une communauté de travailleurs tous liés aux outils du numérique. Cet incubateur d’opportunités offre aux jeunes entrepreneurs l’occasion de se créer un réseau. La socialisation entraîne une évolution du cadre de travail avec l’essor d’une intelligence et d’une créativité collective. En quelques mots, faire mieux avec moins. Ajoutez à cela plus de mobilité et de souplesse pour comprendre que le télétravail découle naturellement du coworking. Ce désir d’indépendance s’articule autour de la volonté des nouvelles générations de s’émanciper de la rigidité du siège social classique. Inutile de préciser que les « millenials » en ont souvent une mauvaise perception, le jugeant archaïque et pyramidale. Le coworking favorise le dialogue horizontal entre les collaborateurs. Les échanges deviennent spontanés et continus. Cette modernité a une influence directe sur le management des équipes.

Freelance, startupers, consultants, autant de jeunes métiers qui se concentrent sur les secteurs de la recherche, du développement et des innovations. Dans ces domaines, un réseau de services mutuels fournit un cadre de travail motivant, loin des pressions hiérarchiques. De par son accessibilité et ses horaires d’ouverture, ce tiers-lieux contribue également à équilibrer la vie personnelle et professionnelle des individus. En pleine autonomie, l’organisation du travail ne dépend que de vous. A votre rythme, travailler sereinement est l’un des facteurs essentiels à une meilleure efficacité. Dernier avantage et non des moindres, l’open space endigue les risques d’isolement du salarié. On l’oublie souvent mais pour nombre d’employés, l’épanouissement professionnel est plus important que le salaire (cf. Bien-être et productivité, quelques chiffres). Vous l’aurez compris. Le coworking apporte son lot d’avantages et de vertus aussi bien pour les équipes que pour l’individu. Cependant, sa mise en place de plus en plus répandue n’occulte-t-elle pas une part d’inconvénients ? Concept encore jeune, ce moyen de travail ne risque-t-il pas s’effriter avec le temps ? Quelques éléments de réponse.

Une solution pérenne ?

Vu comme ça, le coworking dispose d’un nombre non-négligeable d’avantages pour se lancer dans l’entrepreneuriat. Néanmoins, son usage systématique cache certains inconvénients relatifs aux métiers de tout à chacun. Cette méthode de travail ne peut s’appliquer à tous les indépendants. Une chose est sûre. Le coworking n’a aucun intérêt si vos activités ne sont pas dématérialisées. De plus, ces bureaux peuvent s’avérer particulièrement inconfortables pour une TPE en pleine croissance. Ceux-ci deviennent rapidement obsolètes lorsque le nombre d’employés ne cesse d’augmenter et ce, en raison des multiples startups présentes dans un même lieu. A l’image de ce que nous disions précédemment, vous dépendez également des horaires d’ouverture et de fermeture de la structure. Avec le temps, ces derniers peuvent ne pas être compatibles avec votre organisation. En dépit des prix non-prohibitifs, ne pas disposer de ses propres locaux peut influer sur la productivité de la firme. C’est tout ?

Non, un autre problème du coworking réside dans le manque de confidentialité intrinsèque aux manques de lieux privatifs. Certes, de nombreux tiers-lieux proposent désormais des bureaux fermés sur réservation. Un facteur qui peut s’avérer problématique tant les autres startups briguent également ces locaux. A ce titre, les professions concernées par le secret professionnel n’ont que peu d’intérêt à travailler dans un espace collaboratif. Logiquement, vous n’êtes pas seul dans ces locaux d’où une intimité toute relative. Cela influe évidemment sur les nuisances sonores. Le coworking est un endroit animé et bruyant pour ceux qui apprécient travailler dans le silence et le calme. Conversations à voix haute, sonneries, appels téléphoniques, reniflements du voisin sont autant d’éléments perturbateurs pour la concentration. Selon une étude menée par TF1, nous nous déconcentrons toutes les 11 minutes. Il nous faut près de 23 minutes pour retrouver notre concentration. Sources de bruits et de stress, la promiscuité d’un espace collaboratif peut avoir un effet néfaste sur la productivité. Du coup, le coworking est-il une fausse bonne idée ? Tout dépend de la capacité de chacun à se concentrer. Tout un travail.

Conclusion

Pour résumer, le coworking se rapproche essentiellement d’une culture de l’économie sociale et des différents modèles coopératifs. Le moindre coût des locaux est un argument de poids pour tout entrepreneur. Selon les sociologues canadiens Greig de Peuter, Nicole S. Cohen et Francesca Saraco, l’émergence des espaces collaboratifs est au croisement du social et du politique. A l’ère du libéralisme, le coworking apporte de la souplesse face au marché du travail de l’après crise économique de 2007. Cette nouvelle formule court-circuite le travail normal ou pyramidal et ce, au profit de l’autonomie des jeunes. Une sorte de nouveau pouvoir latéral propre à l’esprit collaboratif et l’usage des outils numériques. Ce n’est donc pas étonnant que de nombreuses entreprises souhaitent s’inscrire dans cette démarche. Par ailleurs, des études prospectives estiment que plus de 26.000 lieux de coworking existeront dans le monde à l’orée 2020. Une tendance présente mais avec son lot d’inconvénients, sur la productivité notamment. C’est pourquoi certains opérateurs souhaitent réformer le coworking par l’avènement d’une autre manière de travail : le flex-office. Cette fois-ci, plus de bureau attribué, installez-vous où vous le souhaitez. Du moins, là où vous trouverez de la place.